mercredi 12 juillet 2017

Mossoul reprise, mais qui a gagné ? (Point Actu, 09/07/2017)

Avant l'article proprement dit, sachez que j'ai ouvert mon site qui reprend les articles de ce blog, ceux de mon autre blog, ainsi que mes chaînes YouTube. Je conserve ce blog-ci car il est référencé par la BNF et qu'il est pratique pour certains d'entre vous. Voilà, désolé pour cet interlude. Bonne lecture.

Des combats terribles


La guerre fait toujours des victimes qui ne sont pas combattantes. Mais dans le cas d’une bataille durant près de neuf mois, où il reste des populations civiles en grand nombre, et où les combats se font au plus près, les pertes ont été nombreuses, que ce soit parmi les combattants ou les civils. Amnesty International pointe d’ailleurs du doigt aujourd’hui la manière forte des troupes irakiennes pour avancer dans la ville, avec des armes explosives tuant sans distinction. Les chiffres des victimes ne sont pas encore établis, mais les témoignages des populations locales sont accablants, entre pénurie de tout, exactions des troupes de l’E.I., bombardements irakiens, etc.

Une avancée longue et coûteuse (Source : France Culture)

Les soldats de l’E.I. n’ont en tout cas pas été en reste. Si les combats ont été très difficiles, c’est à cause des méthodes de combat. Un mot d’abord sur celles-ci : entre la guerre conventionnelle et la guérilla (par exemple celle des FARC), on trouve d’après certains spécialistes, dont Joseph Horentin, la techno-guérilla : combinant les forces légères échappant aux chars et aux avions, et capables de pratiquer le raid et l’embuscade, ces forces utilisent en sus un armement conventionnel, entre chars, missiles et armes chimiques, tout en pouvant pratiquer l’offensive. Quoi qu’il en soit, la techno-guérilla était à Mossoul urbaine. D’après les témoignages recueillis par les reporters de guerre, les snipers de Daesh ont canardé les troupes irakiennes depuis des toits d’habitations où vivaient souvent des civils, empêchant de détruire la maison sans risquer des pertes non-combattantes. Les djihadistes ont aussi utilisé largement le véhicule-piégé, lancé à grande vitesse et bourré d’explosifs pour attaquer les véhicules blindés des troupes irakiennes. Pour contrer cela, l’armée irakienne a notamment utilisé des bulldozers pour faire des levées de terre. Enfin, les tunnels souterrains ont constitué une voie de communication privilégiée par les djihadistes pour reprendre des quartiers, prendre à revers, etc.


Une ville largement en ruines.

Les civils ont ainsi été utilisés comme boucliers humains par les milliers de combattants de Daesh (entre 2000 et plus de 10 000). Les soldats de Daesh ont même pu se déguiser et se glisser parmi les civils pour surprendre les soldats irakiens après la libération d’un quartier. Quoi qu’il en soit, pour arriver jusqu’au centre de la ville, au bord du Tigre, il a fallu près de neuf mois entiers au lieu des trois mois annoncés en 2016 pour les 30 000 soldats Irakiens, appuyés par la coalition internationale, des 5000 Américains aux frappes françaises, et sans compter les 4000 Peshmergas Kurdes, et les milices sunnites et chiites. Le combat s’est principalement déroulé à l’est d’octobre à février, pour arriver jusqu’aux ruines de Ninive, avant que l’ouest et le sud ne soit à leur tour investis progressivement. L’ONU estime à 920 000 le nombre de déplacés durant les combats, dont 700 000 sont encore aujourd’hui dans l’impossibilité de retourner dans la cité en ruines.

Qui gagne la bataille de Mossoul ?


Or, nous l’avons déjà mentionné ici, aucun des groupes présents n’a la même motivation. Les Peshmergas, déjà autonomes depuis 1991, et qui se sont arrêtés à l’est de la ville, appuyés par la coalition internationale dont les Etats-Unis, la France, et même l’Iran, ont annoncé en juin 2017 qu’ils tiendraient un référendum d’auto-détermination fin septembre. Leur participation à la lutte contre l’E.I. très tôt et les soutiens qu’ils ont des puissances occidentales les mettent en position de force, et font qu’ils restent très mal vus par les Turcs, qui surveillent attentivement la frontière avec l’Irak, et qui placent les Kurdes de Turquie sous haute-surveillance depuis le coup de juillet 2016. On ne sait pas encore quel est le sort des territoires capturés à l’Etat Islamique par les Kurdes à l’est de la ville de Mossoul.


Les troupes irakiennes régulières ne sont pas les seules engagées.

Il reste évidemment ensuite la question des milices, notamment celles chiites autour d’Al Hashd al Sha’abi (Forces de Mobilisation Populaires), financées par l’Iran, et qui ont déjà beaucoup participé à la reprise de Fallujah, de Ramadi, et même à la guerre en Syrie aux côtés de Bachar al-Assad, et qui partent désormais vers la ville de Tall Afar, proche de la frontière syrienne. On peut ainsi y voir l’extension de l’influence de l’Iran, ce qui n’est pas du goût des Turcs. Un article du Monde Diplomatique de mai 2017 montrait que la Turquie, qui souhaitait jadis se placer au-dessus de la rivalité chiite-sunnite, semble prendre parti désormais contre l’Iran chiite. Quoi qu’il en soit, la Turquie surveille ainsi sa frontière avec l’Irak et la Syrie en mobilisant ses troupes.

Et après ?


L’état exsangue qu’est l’Irak est encore en pleine phase de reconstruction. Après la chute de Sadam Hussein, la défiance des sunnites vis-à-vis du nouveau gouvernement de la majorité chiite, le gouvernement actuel doit essayer de reconstruire l’unité nationale en faisant de l’E.I l’ennemi des sunnites et des chiites. Mossoul est une victoire symbolique, même si nous n’avons pas encore vu le résultat des combats puisque la bataille n’est pas tout à fait terminée, mais certainement pas une victoire totale.

Le premier ministre irakien et son gouvernement ont fort à faire pour restaurer la souveraineté irakienne.

Sans compter les autres possessions territoriales de l’E.I, c’est bel et bien son influence culturelle qui pose problème : elle n’a jamais été aussi forte, et trouve un terreau favorable sur le net et à travers les réseaux sociaux. Des groupes affiliés naissent un peu partout, par exemple en Afghanistan, tandis que la propagande internet peut toucher tout un chacun. En tous les cas, en Irak et en Syrie, la lutte continue. Depuis le six juin, les forces arabo-kurdes assiègent Raqqa en Syrie. D’autres combats sanglants suivent…

Les autres Points d’Actu :

jeudi 13 avril 2017

Chronique Géopolitique 07 : La Corée du nord, état non identifié (Asie de l'est)

On entend régulièrement parler des "méfaits" de ce petit état situé dans la péninsule coréenne, au contact de la Chine, de la Russie, et de la Corée du sud, ainsi que de la mer du Japon à l'est, et la mer jaune à l'ouest. La communauté internationale a mis au ban cet état jugé autoritaire, dictatorial, dont aucune information non filtrée par le régime, ni même des individus, ne peuvent entrer ou sortir, et où les images sont très rares pour le public occidental. Mis au ban des organisations internationales et régulièrement condamné par elles pour préparation de l'arme atomique, on a l'impression que cet état est resté à l'âge de la Guerre Froide, préparant la guerre nucléaire et se mettant à portée de tir des Etats-Unis, comme le rappelle le dirigeant actuel, Kim Jong-Un. Comment ce petit état menaçant réussit-il à se maintenir en place malgré tout ?


La Guerre de Corée (1950-1953)

Après la Seconde Guerre Mondiale, les deux Grands, en l'occurrence les Etats-Unis et l'URSS, commencent à s'opposer à partir de deux visions du monde diamétralement opposées. C'est la période de la Guerre Froide, où deux blocs se forment autour des deux Grands, et où les guerres se font dans des espaces périphériques et non pas en confrontation directe. On passe sur toutes les étapes de ce conflit pour rappeler que l'OTAN, alliance militaire des Etats-Unis, est fondée en 1949, la même année de la fin de la guerre civile en Chine. La Chine est divisée depuis la chute de la dynastie Quing en 1911 entre des "seigneurs de guerre". Après les longues luttes au sein de l'état, puis contre le Japon, deux partis émergent : le parti communiste chinois et le Kuomintang (parti nationaliste). En 1949, reprenant l'avantage, Mao Zedung, le dirigeant du PCC depuis 1935, réussit à exiler les nationalistes à Taïwan, et deux états chinois voient le jour (on en parlait ici). 

La Guerre de Corée.

Aussi, la guerre de Corée va être la première émanation de cette Guerre Froide. La Corée est déjà partagée en deux, entre Soviétiques et Américains sur le 38e parallèle. Après la fin de l'occupation japonaise, les communistes du nord, appuyés par la Chine nouvellement communiste et l'Union Soviétique, attaquent en 1950 les républicains du sud, et les États-Unis réagissent immédiatement avec leurs alliés en projetant des forces pour appuyer les Coréens du sud. Cette guerre civile dure trois années, avec une poussée nord-coréenne rejetée par la débarquement des troupes américaines du général MacArthur, entraînant l'intervention de centaines de milliers de volontaires chinois. Au bout de 3 ans, et plus d'un million de morts, l'armistice est signée et organise la partition de la Corée en deux entités. La guerre n'est toujours pas terminée, mais une zone démilitarisée est mise en place entre les deux Corée.

La question nucléaire

La Corée du nord et la Corée du sud prennent des directions différentes du fait de leurs alliances respectives. La Corée du sud se retrouve ainsi dans le système-monde, tandis que la Corée du nord s'appuie plus que jamais sur son plus grand allié, la Chine. La Corée du nord s'industrialise et vise l'auto-suffisance, et commence à libéraliser son économie en 2002, par l'introduction de zones franches. Toutefois, c'est la question nucléaire qui plombe ses relations. Accusée en 2003 de tenter depuis 1989 d'acquérir l'arme atomique, elle procède à ses premiers essais en 2006, s'occasionnant l'ire de la communauté internationale. Malgré des négociations et des promesses, le programme nucléaire reprend dès 2008.


En 2009, après un autre essai nucléaire, le conseil de sécurité des Nations Unies impose des sanctions économiques et commerciales via la résolution 1874. Toutefois, le programme nucléaire continue, et l'allié reste la République populaire de Chine. Certaines sources indiquent même que la Corée du nord est moins isolée diplomatiquement qu'on ne le pense (avec notamment des tractations commerciales militaires avec l'Iran par l'intermédiaire de la Chine révélées en 2010 par Wikileaks). Les tensions continuent, parfois assorties de sanctions, de rétropédalages, et de nouvelles tensions. Le régime oscille entre bonnes intentions et essais nucléaires, réduisant sa crédibilité mais permettant de maintenir le cap. D'autant que l'état peut agir comme une zone-tampon entre la Chine et la Corée du sud, toujours appréciable tant les tensions en Mer de Chine sont intenses.

La crise des missiles

Cette course à l'armement est toujours d'actualité : le 12 février 2017, Pyongyang tire un missile balistique, tombant très proche du Japon, tir félicité officiellement par le régime et dénoncé par le Japon, la Corée du sud et les Etats-Unis. L'ambition affichée de l'actuel dirigeant est de pouvoir être à portée de tir des Etats-Unis. Le 6 mars, trois autres tirs ont lieu. Le 5 avril, un autre tombe en mer du Japon. Le 8 et 9 avril, les Etats-Unis annoncent l'envoi du porte-avions Carl Vinson et de son escadre, dans une région où manoeuvrent déjà par précaution la Corée du sud et le Japon.

L'escadre américaine, envoyée "par mesure de précaution".

Cette nouvelle crise illustre une nouvelle fois comment la Corée du nord s'y prend pour agir en toute impunité. Après une montée en puissance, la Chine veut agir diplomatiquement, de nouvelles sanctions sont votées, et il s'agit de voir dans les prochains jours si une crise majeure peut avoir lieu, en sachant que le discours du dirigeant nord-coréen reste assez belliciste. L'intervention des Américains reste exceptionnelle dans cette zone, d'autant qu'elle fait suite au tir américain de 59 missiles sur une base aérienne syrienne, augurant un tournant de l'administration Trump. 

Une région en crise

Les inimités entre les états de la zone sont légions, et la Corée du nord concentre les tensions. La Chine, malgré les rappels à l'ordre du régime, le soutient et est prête à jouer le rôle d'intermédiaire, empêchant l'isolement diplomatique du régime. Les sanctions internationales isolent la Corée du nord économiquement et commercialement, mais les zones franches et la Chine agissent comme des passerelles pour ce petit état. Malgré les sanctions internationales et le danger de cet état dont on ne sait au final que peu de choses, la Corée du nord se maintient. L'escadre américaine et les tirs de missiles balistiques rendent la situation encore plus tendue, et il s'agit de voir si cette crise de 2017 pourra être résolue diplomatiquement.

mardi 4 avril 2017

Compte-Rendu n°4 - Essai Général de Tactique, Jacques de Guibert (1772)

Jacques-Antoine-Hippolyte, comte de Guibert, est un des fondateurs du modèle divisionnaire à la française. Militaire depuis sa prime jeunesse, et proche de son père, aide de camp du Maréchal de Broglie, il propose à 29 ans un Essai général de Tactique où il analyse la guerre qui est menée dans son temps, dont le dernier conflit en date, la Guerre de Sept Ans (1756-1763), n'est qu'une émanation. Constatant que le moyen d'éviter l'épuisement des populations dans des guerres longues et stériles passe par des guerres menées rapidement dans le but de réduire à néant les capacités militaires adverses, il revalorise le rôle de la manoeuvre et de la tactique dans l'exercice guerrier.


Devenu ensuite réformateur de l'armée, il se retrouve proche des milieux militaires et des ordonnances militaires, et meurt en 1790 à l'âge de 47 ans. Son livre, loué par le roi de Prusse puis plus tard par Napoléon, qui en fait son livre de chevet, garde une importance considérable dans la pensée militaire française, et nous allons voir pourquoi.


I. Un diagnostic de l’état de la guerre

A. Une situation de blocage 

Se présentant comme un manuel de tactique élémentaire et de grande tactique, l’Essai Général de Tactique[1] est bien plutôt une synthèse de la guerre telle qu’elle se pratique au XVIIIe siècle. Remontant au modèle antique romain, de Guibert montre que la manœuvre est une notion qui a disparu de la guerre faite par ses contemporains. Les armées de son temps se sont, selon lui, toutes calquée les unes sur les autres à partir des nouvelles technologies d’armement et de l’essor des effectifs[2]. Les armées sont lourdes, d’autant plus qu’elles traînent dans leur sillage un train de plus en plus grand de pièces d’artillerie, et des armées de plusieurs dizaines de milliers d’hommes, et les fusils et bouches à feux s'opposent aux fusils et aux bouches à feu.


La situation apparaît ainsi bloquée à trois niveaux différents[3]. D’abord, la bataille en ordre mince oppose des longues et fines lignes d’infanterie de part et d’autre du champ de bataille. Le feu épuise les rangs, et impose des batailles qualifiées d’ « hasardeuses » par de Guibert, qui constate que le choc est ensuite impossible par ses lignes distendues et cette prééminence du feu, donnant l’avantage à des batailles de position ne faisant pas avancer le conflit en cours. Ensuite, la stratégie des guerres est bien souvent centrée sur la protection de place-fortes, et sur le primat de la défensive, ce qui impose des guerres longues et coûteuses en vies. Enfin, les objectifs politiques de la guerre sont dérisoires par rapport à la longueur des conflits : ils sont en effet une occasion de maintenir l’équilibre des puissances plutôt que le bouleverser par des victoires permettant de réduire à néant les capacités d’action adverses, et les dirigeants s'affrontent pour quelques territoires.

B. L’exemple prussien

L’exemple qui défraye la chronique, et fait se questionner le comte de Guibert, c’est le succès de la Prusse. Petit état européen réorganisé militairement sous Frederick-Guillaume 1er (1713-1740) puis sous Frederick II (1740-1786), il intervient dans les guerres européennes avec une armée limitée en taille, mais parvient à faire valoir ses vues et à vaincre à plusieurs reprises de plus larges armées, par l’emploi de l’ « ordre oblique », qui s’oppose à l’ « ordre parallèle » appliqué dans les conflits normatifs européens[4].


L’ordre parallèle oppose ainsi deux corps d’armée plus ou moins face à face, selon la tactique décrite précédemment, et résultant en une bataille rarement décisive. Au contraire, l’ordre oblique consiste à concentrer une partie du corps de bataille sur un point particulier du dispositif adverse, en laissant le reste de son dispositif à l’écart de la bataille. Armée manœuvrière par excellence, l’armée de Frederick II profite ainsi des opportunités tactiques se présentant sur les champs de bataille. De Guibert prend ainsi l’exemple de l’engagement des Prussiens à Torgau : perdant la bataille et s’étant repliés, ils décèlent une faiblesse dans la manœuvre adverse, y portent une force rapidement, la font soutenir par le reste de l’armée et arrivent cette fois-ci à repousser les Autrichiens au-delà de l’Elbe.

II. Deux solutions intimement liées : division et manœuvre

A. Comment manœuvrer ?

Inspiré de la littérature militaire, et combinant pratique du commandement, et expérience du terrain, de Guibert préconise le retour de la manœuvre par une organisation militaire dépourvue de lourdeur, et qu’il nomme division. Ce modèle s’inspire largement des pratiques d’autres commandants, et notamment du roi de Prusse, de Maurice de Saxe et d’autres généraux qui ont vu la nécessité de diviser leurs troupes pour qu’ils se portent de manière autonome où il faut sur le champ de bataille. Le maître mot de cette organisation est la manœuvre. De Guibert cite ainsi le Maréchal de Luxembourg : « tout le secret de l’exercice, tout celui de la guerre est dans les jambes »[5].

La bataille de Fontenoy (1745), succès de Maurice de Saxe

Ces divisions permettent de diviser l’armée en colonnes de marche, autonomes dans leur capacité manœuvrière, et permettant d’améliorer la célérité des forces. Plutôt qu’avoir une vaste force s’approchant pesamment d’une position pour s’y déployer pour la bataille, de Guibert est partisan de plusieurs colonnes de marche, capables de se déployer sur un bout de terrain[6], et pose ainsi les bases de la « grande tactique » des généraux, qui doivent combiner ces mouvements rapides pour former une ligne de bataille, utiliser les divisions pour contourner le dispositif adverse, prendre avantage d’une position, d’une faiblesse de la disposition militaire adverse[7].

B. Tactique, division, et réalisation concrète

Pour cela, l’œuvre du comte revalorise l’entraînement militaire à la base des armées, la « tactique élémentaire »[8], qui forme la base de la tactique « composée et sublime »[9] sur laquelle très peu ont écrit pour de Guibert, et qui est la science des généraux. Lorsque l’armée est divisée en divisions, qui peuvent se déployer rapidement, et peuvent passer de la colonne à la ligne assez rapidement de par leur nombre limité, le rôle du général est remanié, la manœuvre est restaurée, et les batailles ne sont plus des batailles d’attrition, mais des batailles où les mouvements tactiques ont une grande part, préfigurant les batailles napoléoniennes.

La réalisation concrète du vœu de Guibert est actée en 1788[10] : on forme 16 divisions mixtes d’infanterie et de cavalerie, 4 divisions d’infanterie et 1 division de cavalerie, l’artillerie n’étant pas comprise organiquement dans la division. Après les changements inhérents à la chute de la monarchie Bourbon, les guerres révolutionnaires débutées en 1792 reprennent cette organisation, tout en ajoutant de l’artillerie et des compagnies du génie organiques au niveau divisionnaire, renforçant le côté « interarmes » ou « coopération des armes ».

C. Un bilan sur la division de Guibert

Si l’usage de diviser ses forces en colonnes mobiles gardant une autonomie dans le placement et le déploiement n’est pas inventé par de Guibert, lui-même ne s’en cachant pas[11], il s’en fait pourtant le théoricien. Contre la lourdeur des énormes formations et la légèreté des petites formations, il propose en 1772, dans une fin de siècle chargée en événements, de trouver un échelon intermédiaire permettant de porter des forces plus ou moins autonomes sur le champ de bataille, en privilégiant la manœuvre et l’art du général de combiner l’emploi de ses divisions sur un champ de bataille. Il n’hésite pas à indiquer son nombre théorique, qui changera au fur et à mesure des expérimentations et des réalisations concrètes[12].

Bataille de Neerwinden (1793), où les divisions autonomes et l'enthousiasme des sans-culottes se heurte au professionnalisme des troupes adverses


Le modèle divisionnaire à la française est donc initialement un modèle adapté aux exigences du champ de bataille, combinant manœuvre, feu et choc, permettant des redéploiements rapides et facilités, et revalorisant le rôle du général, maillon central de ce nouveau système. La bataille en est transformée au moment des guerres révolutionnaires et de l’Empire. En 1793, les divisions ont enfin une existence tactique réelle, et sont interarmes[13], contre le vœu de Guibert, avant de se respécialiser en 1796. Ces ensembles ne sont pas harmonisés, et peuvent regrouper ordinairement 4 brigades d’infanterie à trois bataillons[14]. Cette organisation améliore la souplesse, au détriment de la vision d’ensemble puisque les généraux de division agissent souvent indépendamment, et on aboutit parfois à un front très étendu, et un regroupement un peu approximatif au moment où les généraux remarquent une rupture dans le front adverse[15]. On utilise surtout le poids de la masse et l’artillerie pour remporter les batailles.

Conclusion

Les grosses armées pesantes avançant de leur pas lourd l'une vers l'autre et passant la journée à se déployer pour une bataille en ordre mince laissent place, dans la pensée de l'ouvrage, à des colonnes de marche, permettant de diviser l'armée en divisions menées par des généraux de division, et permet d'établir un échelon de commandement entre le bataillon, qui regroupe deux régiments, voire la brigade, et l'armée. Cette organisation est reprise dans les guerres révolutionnaires, aboutissant à des situations parfois paroxystiques, avec des divisions françaises beaucoup trop autonomes et écartées les unes des autres.


Au contraire, Napoléon fera en sorte de coordonner davantage l'action des divisions, notamment en fondant le corps d'armée au début du XIXe siècle, dont le but est de regrouper des divisions et d'avoir une autonomie logistique de 24 heures au minimum à partir des éléments organiques composant le corps d'armée. On sait ses succès, et la place de la manoeuvre enveloppante ou destinée à isoler les armées ennemies les unes des autres dans les batailles napoléoniennes, sans compter la place de l'artillerie, et les charges de la Garde et des réserves de cavalerie lourde sur les éléments ennemis affaiblis. L'art de la manoeuvre tactique, c'est aussi l'art de l'observation.

Annexe : L’armée promue par de Guibert

L’objet de cette organisation est évidemment de promouvoir la manœuvre. L’armée rêvée par de Guibert se compose de la manière suivante : les divisions d’infanterie doivent se rendre sur le champ de bataille, organisés en deux lignes, suivies par trois divisions d’artillerie, pendant que les brigades d’infanterie, les divisions de cavalerie, les troupes légères et la batterie d’avant-garde protègent leur flanc et leur arrière[a].

L’organisation divisionnaire a ainsi pour but de normaliser les manœuvres permettant de revaloriser la « tactique générale », définie par Dimitry Queloz comme la mise en œuvre des moyens à disposition du commandement pour la bataille et sa préparation directe, et l’action d’ensemble des différentes armes[b].

Division d’infanterie (3)
24 bataillons (12 1ère ligne, 12 2nde ligne), formant six brigades de quatre bataillons ou six brigades de deux régiments
Lieutenant-général, second, trois maréchaux du camp
Brigade d’infanterie (2)
4 bataillons (2 1ère ligne, 2 2nde ligne), sur chaque flanc
Maréchal du camp
Division de cavalerie (2)
21 escadrons (groupés en brigades de huit escadrons).
Lieutenant-général et quatre maréchaux du camp
Division d’artillerie (3)
Six batteries de six pièces, adjointes aux divisions d’infanterie

Division d’artillerie de réserve
Les plus grosses pièces

Troupes légères et batterie d’avant-garde
Sur les flancs et en avant-garde


[a] GUIBERT (de), J., Essai général de tactique, Economica, Paris, 2004 (1e éd. 1772), p.141-180    [b] QUELOZ, D., De la manœuvre napoléonienne à l’offensive à outrance. La tactique générale de l’armée française 1871-1914., Economica, Paris, 2009, p.22-25

[1] GUIBERT (de), J. (comte), Essai général de tactique, Economica, Paris, 2004 (1e éd. 1772), 233 p.
[2] PARKER, G., « The « military revolution », 1550-1660 – a Myth ? », in The Journal of Modern History, volume 48, n°2, juin 1976, p. 195-214
[3] GUIBERT, op. cit., p.XI-XXXV et p.5-43
[4] GUIBERT, op. cit., p.160-169
[5]Ibid., p.147
[6] COLIN, J. (général), Les transformations de la guerre, Economica, Paris, 1989, p.20-27 : les divisions du comte sont en effet selon J. Colin capables de manœuvre en colonnes de marche, puis de se déployer en ligne de bataille.
[7] GUIBERT, op. cit., p.142-156
[8] Ibid., p.65-14.
[9] Ibid., p.55
[10] Ibid., p.153, note 2.
[11] Citant notamment Quinte-Curce parlant de la division de l’armée d’Alexandre III dit le Grand pendant sa campagne d’Asie, mais aussi le maréchal de Luxembourg et ses « têtes de pont », ainsi que le maréchal de Broglie (GUIBERT op. cit., p.XI-XXXV). Le modèle divisionnaire permet de combattre sur un front très étendu, visible durant les batailles révolutionnaires, même durant les défaites comme celle de Neerwinden en 1793.
[12] Ibid., p. 174-179 (cf Annexe I)
[13] Selon l’ordonnance de 1778, elles doivent compter une brigade de cavalerie, de 1 à 4 brigades d’infanterie à deux régiments par brigade : BARDIN, (général), Dictionnaire de l’armée de terre. Tome 3e Coin-Echelon., Perrotin, Paris, 1842, p.1345-2016
[14] Le nombre de brigades et de troupes légères présentes dans une division varie suivant les situations. Notons qu’il existe depuis 1788 52 brigades d’infanterie et 32 brigades de cavalerie, engerbant chacune 2 régiments : WEYGAND, (général), Histoire de l’armée française, Flammarion, Paris, 1953, p.183
[15] SIRPA-TERRE, Encyclopédie de l’armée de terre. Volume 1 : L’armée de terre., Hachette, Paris, 1992, p.92